I. CONTEXTE
La dégradation des paysages forestiers et agricoles dans l’Est de la République Démocratique du Congo (RDC) ne relève pas uniquement d’une crise écologique ; elle découle fondamentalement d’une crise économique et d’une défaillance des incitations de marché. Historiquement, les initiatives de Restauration des Paysages Forestiers (RPF) ont échoué par excès de centralisation ou par dépendance chronique envers l’aide internationale et les financements de projets à court terme. Dès que les subventions s’arrêtent, la pression anthropique sur le paysage reprend, faute d’alternatives viables pour les communautés locales.
Pour inverser cette tendance, la restauration doit cesser d’être perçue comme un coût ou une obligation morale pour devenir une activité économique de premier choix, intégrée à la transition mondiale vers une bioéconomie circulaire. L’accès aux marchés régionaux (notamment au sein de l’East African Community – EAC) et internationaux pour des produits durables constitue le levier de viabilité à long terme.
Cependant, connecter un paysage dégradé à un marché compétitif exige de surmonter plusieurs barrières structurelles : les flux de trésorerie initiaux négatifs inhérents à la croissance des arbres, l’absence de traçabilité, les barrières non tarifaires aux frontières et le manque de capacités de transformation locale. Le défi d’EKAGRI consiste donc à structurer des chaînes de valeur qui valorisent la biomasse restaurée tout en sécurisant l’approvisionnement en eau, la biodiversité et la résilience climatique des écosystèmes, les droits humains et l’environnement politique et entrepreneurial.
II. IMPORTANCE DE L’APPROCHE LOCOFOREST POUR EKAGRI
L’approche LoCoFoRest (Locally Controlled Forest Restoration), développée par l’Agence Suédoise des Forêts en partenariat avec le SIWI (Stockholm International Water Institute) et l’Eco-Innovation Foundation, apporte un changement de paradigme systémique. Elle repose sur un postulat central : la restauration n’est scalable et durable que si la gestion et la régénération des arbres deviennent l’alternative d’utilisation des terres la plus lucrative pour les entrepreneurs locaux et les petits producteurs.

L’adoption de la méthodologie LoCoFoRest permet à EKAGRI de structurer son accompagnement autour de trois piliers fondamentaux :
- La gouvernance locale contrôlée (Gouvernance ascendante) : Contrairement aux approches descendantes, LoCoFoRest place le contrôle des ressources, les droits d’usage et le partage équitable de la richesse créée directement entre les mains des communautés et des PME locales. Cela garantit l’appropriation à long terme et réduit les risques de conflits fonciers.
- L’approche systémique intégrée (Forêt-Eau-Marché) : Cette approche combine une connaissance fine des exigences du marché avec une maîtrise des capacités écologiques du paysage. Elle intègre explicitement les services écosystémiques en particulier le cycle de l’eau (filtration, recharge des nappes) non pas comme des contraintes, mais comme des actifs à préserver pour maintenir la productivité agricole (par exemple, la caféiculture ou la cacaoculture sous ombrage).
- La viabilité financière autonome : LoCoFoRest rejette le modèle de la perfusion financière. L’approche explore des modèles d’affaires innovants où la mise en place de cultures intercalaires à haute valeur économique (comme la valorisation de produits forestiers non ligneux ou de cultures de couverture) compense les défis de trésorerie liés aux cycles longs de la foresterie.
III. PHASES DE MISE EN ŒUVRE DE LA STRATÉGIE PAR EKAGRI
EKAGRI déploiera cette stratégie axée sur le marché en quatre phases opérationnelles successives :

Phase 1 : Diagnostic écosystémique, cartographie des acteurs et équilibre Forêt-Marché
L’objectif initial est d’identifier le potentiel de restauration du paysage et de le confronter aux réalités de la demande commerciale locale et régionale.
- Analyse de la biomasse et du cycle de l’eau : Évaluer l’état de dégradation des sols et la dynamique hydrologique du paysage pour déterminer quelles essences d’arbres ou pratiques agroécologiques maximiseront à la fois la restauration et la production de biomasse utile.
- Analyse de marché inversée (Market-Led Assessment) : Partir des exigences de l’acheteur final (qualité, volumes, régularité, normes techniques) pour concevoir la structure de production du paysage, plutôt que d’essayer de vendre ce que le paysage produit par hasard.
- Sécurisation foncière et contractuelle : Identifier les droits d’accès à la terre des petits producteurs et structurer des accords clairs de partage des revenus tout au long de la chaîne de valeur afin d’attirer l’investissement privé.
Phase 2 : Structuration des PME forestières/agricoles et modèles de co-innovation
Il s’agit ici de bâtir la capacité des entrepreneurs locaux à capter la valeur ajoutée au niveau territorial.
- Incubation des entrepreneurs agricoles et environnementaux : Structurer les coopératives et les groupements de producteurs en entreprises rurales formelles, capables de gérer des contrats d’approvisionnement et de respecter des standards de qualité.
- Déploiement de modèles d’affaires LoCoFoRest : Introduire des systèmes de foresterie et d’agroforesterie restaurative à rendements échelonnés. Par exemple, l’intégration de cultures à cycle court (comme le curcuma ou le gingembre pour lutter contre les espèces envahissantes tout en générant des revenus immédiats, développer le maraichage) pour résoudre la crise de trésorerie des producteurs pendant que les arbres forestiers ou de rente (café/cacao) mûrissent.
- Modernisation des procédés locaux : Promouvoir des micro-unités de transformation au sein du paysage (séchage, dépulpage, conditionnement) pour réduire les pertes post-récolte, valoriser les résidus en bioénergie, et augmenter la valeur par unité de biomasse extraite sans accroître la pression sur la forêt naturelle.
Phase 3 : Facilitation de l’accès au marché, conformité réglementaire et traçabilité
Cette phase vise à positionner les produits issus des paysages restaurés sur les segments de marché les plus rémunérateurs.
- Mise en conformité transfrontalière (Cadre EAC) : Accompagner les coopératives dans la levée des barrières non tarifaires, la simplification des règles phytosanitaires et l’alignement sur les standards techniques du commerce régional.
- Déploiement de systèmes de traçabilité : Utiliser des outils numériques de suivi (technologies de cartographie de terrain, registres de production) pour prouver le caractère « zéro déforestation » et « restauratif » des produits, un prérequis indispensable pour accéder aux marchés premiums internationaux.
- Marketing territorial et labellisation : Développer des marques d’origine ou des récits de marque basés sur les impacts écologiques vérifiables (ex: café gorille, café Okapi, Café pour l’eau » ou « Cacao de la biodiversité »), permettant de négocier des prix d’achat supérieurs au cours mondial standard.
Phase 4 : Autonomisation financière, capitalisation et mise à l’échelle (Scale-up)
L’ultime étape consacre la déconnexion de la chaîne de valeur vis-à-vis des subventions pour passer à un modèle purement commercial et reproductible.
- Mécanismes de financement endogènes : Mettre en place des fonds de roulement au sein des coopératives, alimentés par un pourcentage des ventes de produits transformés, pour financer l’achat de plants et d’intrants agroécologiques sans dépendre de crédits extérieurs prohibitifs.
- Transfert de compétences et réseaux d’Alumni : Documenter les « Projets de Changement » (Change Projects) réussis pour créer des guides de réplication. Former des leaders communautaires autonomes capables d’essaimer la méthodologie LoCoFoRest dans de nouveaux paysages. Il faudra, une discussion avec les responsables de Locoforest.
- Connexion aux investissements d’impact : Présenter des portefeuilles d’entreprises rurales restauratrices viables et auditées à des fonds d’investissement d’impact ou à des mécanismes de finance carbone, assurant un changement d’échelle à l’échelle de l’ensemble du bassin versant. EKAGRI prévoit un audit environnemental par un organisme indépendant pour plus de transparence.
Actuellement EKAGRI teste cette approche sur l’Ile d’Idjwi. Les activités sont orientées vers la protection de la réserve de Nyamusisi, dernier sanctuaire des singes bleus. Après des réunions avec les communautés, la chaine de valeur café à été choisie. Dans le territoire de Kabare, EKAGRI avec ses partenaires locaux, nous testons aussi cette approche par la protection du PNKB par le développement de la chaine de valeur miel, champignons et foyers améliorés. EKAGRI et son équipe sont en discussion avec les communautés de Mwenga, pour développer l’approche de protection des forêts communautaires par le developpement de la chaine de valeur chenille.
EKAGRI est ouvert à des discussions et appuis pouvant l’aider à mettre cette approche à l’échelle.
Vous pouvez nous écrire à info@ekagri.org
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