Contexte et justification des PSE à l’Est de la RDC

La région orientale de la République Démocratique du Congo, englobant les provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de Maniema, constitue un patrimoine écologique de premier ordre mondial, mais elle subit une crise environnementale aiguë. Le Parc National de Kahuzi-Biega (PNKB), la Réserve de Faune d’Itombwe (RFI) et la réserve de Nyamusisi à Idjwi subissent une pression anthropique sans précédent due à l’agriculture itinérante sur brûlis, à l’exploitation forestière illégale et à la production de charbon de bois (makala). Ces dynamiques de dégradation altèrent des écosystèmes essentiels, entraînant l’érosion des sols, la perte de biodiversité et l’émission massive de gaz à effet de serre, tout en exacerbant la pauvreté des communautés locales qui dépendent directement de ces ressources.

Parallèlement, les infrastructures bleues de la région, représentées par le bassin du lac Kivu et de la rivière Ruzizi, font face à des menaces hydro-écologiques majeures. La destruction systématique de la végétation rivulaire sur les 10 mètres de rives légaux prive ces cours d’eau de leur filtre naturel, provoquant un envasement massif, des inondations récurrentes et une pollution par les nutriments qui menace la biodiversité aquatique et le potentiel hydroélectrique régional. De plus, les zones humides de haute altitude et les complexes de tourbières de la cuvette ou des vallées subalpines subissent des pressions de drainage agricole. Ce phénomène menace de transformer ces puits de carbone vitaux en sources majeures de CO2 et de méthane, tout en détruisant les fonctions de régulation hydrique de la région.

Face à ces défis, les approches de conservation purement restrictives montrent leurs limites opérationnelles et sociales. L’implémentation des Paiements pour Services Écosystémiques (PSE) par EKAGRI s’impose comme un mécanisme économique correcteur indispensable. En convertissant la valeur écologique de la séquestration du carbone, de la régulation hydrique et de la conservation de la biodiversité en flux financiers directs et conditionnels pour les peuples autochtones et les communautés locales (PA/CL), les PSE transforment les gardiens de la forêt en partenaires économiques. Cette stratégie offre une alternative durable à l’économie de rente destructrice, tout en sécurisant le capital naturel de l’Est de la RDC.

Alignement stratégique et normatif (CAFI, REDD+ et FONAREDD)

Pour garantir la viabilité financière et la légitimité institutionnelle de sa stratégie, EKAGRI doit impérativement aligner ses mécanismes PSE sur l’architecture de la finance climatique en RDC, régie par le FONAREDD (Fonds National REDD+) et soutenue par l’Initiative pour les Forêts de l’Afrique Centrale (CAFI). Cet alignement repose sur trois piliers normatifs stricts :

  1. La Mesure, Notification et Vérification (MRV) et le niveau d’émission de référence : Toute tonne de carbone évitée ou séquestrée dans les forêts communautaires ou les tourbières doit être comptabilisée selon les normes du Secrétariat Permanent REDD+ de la RDC. EKAGRI devra s’appuyer sur des outils de télédétection et des inventaires de biomasse au sol pour établir une ligne de référence (Baseline) incontestable, garantissant l’additionnalité des projets (prouver que la déforestation aurait eu lieu sans l’incitation du PSE).
  2. Le respect des garanties de Cancún : L’approche d’EKAGRI intégre les standards sociaux et environnementaux internationaux. Cela implique la mise en œuvre effective du Consentement Libre, Informé et Préalable (CLIP) avant tout engagement des communautés, la transparence dans la gouvernance des fonds, et l’inclusion des structures locales (comme les Comités Locaux de Développement – CLD). Un mécanisme de gestion des plaintes indépendant doit être opérationnalisé.
  3. L’architecture de financement et la conditionnalité : En se connectant aux programmes intégrés (PIredd) du FONAREDD, EKAGRI peut structurer ses paiements sous deux formes :
    • PSE investissement (Ex-ante) : Financement initial pour l’accès aux intrants, la création de pépinières et l’appui technique à l’agroécologie.
    • PSE performance (Ex-post) : Paiements monétaires ou en nature versés uniquement après vérification indépendante de la survie des arbres ou de la non-conversion de la forêt.

Approche opérationnelle par composante

1. Composante Aires Protégées et Forêts Communautaires (PNKB, Itombwe, Nyamusisi)

  • Objectif : Réduire la déforestation résiduelle et créer des zones tampons économiques viables autour du PNKB, d’Itombwe et de Nyamusisi.
  • Mécanisme PSE : PSE de Réduction des Émissions dues à la Déforestation (Évitement de déforestation).
  • Mise en œuvre : EKAGRI ou ses partenaires signent des contrats PSE de 5 à 10 ans avec les concessions de forêts communautaires (CFCL) et les comités de riverains.

Aux alentours du PNKB, au lieu de défricher pour le maïs ou le manioc, les agriculteurs s’engagent à enrichir les jachères et à adopter l’agroécologie (intégration de cultures d’ombre de haute valeur comme le café Arabica ou le cacao sous canopée forestière). Le paiement PSE compense le manque à gagner des premières années de transition sous forme de primes de performance par hectare de forêt intacte cartographiée par drone. EKAGRI appuie ces communautés par des formations, des appuis conseils et d’accès aux marchés de leurs produits.

2. Composante Zones Ripariennes (Les 10 mètres de rives du Lac Kivu et de la Rivière Ruzizi)

  • Objectif : Restaurer la servitude écologique des 10 mètres de rives pour lutter contre l’érosion, retenir les sédiments et stabiliser les berges.
  • Mécanisme PSE : PSE de Restauration Hydrologique et de Conservation des Sols.
  • Mise en œuvre : EKAGRI doit mobiliser les associations de pêcheurs, les exploitants agricoles rivulaires, les chefferies et les villages riverains du lac kivu et de la rivière Ruzizi.

EKAGRI soutient la mise en place d’un corridor vert le long de la rivière Ruzizi. Les propriétaires fonciers locaux reçoivent un paiement annuel pour chaque mètre linéaire de rive restauré et protégé. EKAGRI et ses partenaires financent la plantation d’espèces à fort ancrage racinaire comme le bambou (Bambusa vulgaris) ou le vétiver ou des herbes fixatrices. Le bambou mature peut être exploité de manière durable après 5 ans (générant une chaîne de valeur pour l’artisanat ou l’énergie), tandis que le PSE rémunère l’action de maintien de la structure de la berge et de filtration des eaux.

3. Composante Zones Humides

  • Objectif : Préserver la biodiversité aquatique, maintenir la capacité de recharge des nappes phréatiques et réguler les crues.
  • Mécanisme PSE : PSE de Services Hydrologiques et Écotouristiques.
  • Mise en œuvre : Les zones humides, souvent converties en maraîchages intensifs destructeurs de nutriments, doivent faire l’objet de plans de gestion intégrée de l’espace.

Dans les zones marécageuses du Sud-Kivu (zones identifiées), EKAGRI contracte avec les associations locales pour stopper le drainage et l’utilisation de pesticides chimiques. Le PSE prend la forme d’un appui à la reconversion vers la pisciculture durable (étangs piscicoles intégrés non destructeurs) ou le développement d’infrastructures d’écotourisme communautaire (sentiers de découverte des oiseaux endémiques). Le financement est indexé sur l’indice de qualité de l’eau (mesure des nitrates/phosphates) en aval de la zone humide.

4. Composante Tourbières (Zones à forte teneur en tourbe)

  • Objectif : Maintenir la table d’eau élevée pour empêcher l’oxydation de la tourbe et le relargage massif de carbone.
  • Mécanisme PSE : PSE de Conservation de Stocks de Carbone à Haute Intégrité (Giga-puits de carbone).
  • Mise en œuvre : Il s’agit de la composante la plus technique. EKAGRI doit d’abord cartographier avec précision la profondeur de la tourbe via des technologies de capteurs LiDAR ou radar, complétées par des carottages au sol.

Les communautés  (site de Ciranga et Lwiro), vivant à proximité des tourbières s’engagent par accord écrit à interdire tout canal de drainage, brûlis, ou exploitation agricole lourde. En contrepartie, EKAGRI, via les fonds REDD+, verse des dividendes communautaires directs affectés à des projets de développement (micro-centrales solaires, centres de santé, adduction d’eau) et à la promotion de la « paludiculture » (culture en milieu saturé d’eau de plantes médicinales ou de rotin). La conditionnalité est vérifiée par le suivi satellite du niveau d’humidité des sols.

Conclusion et perspectives pour EKAGRI

L’implémentation d’une stratégie de Paiements pour Services Écosystémiques dans l’Est de la RDC représente une opportunité majeure pour EKAGRI de concilier impératifs écologiques et réalités économiques. En combinant la rigueur des standards nationaux du FONAREDD et de CAFI avec une approche par composante adaptée aux spécificités de chaque écosystème (des hauteurs d’Itombwe aux rives de la Ruzizi), EKAGRI peut concevoir un modèle reproductible d’économie verte.

La clé du succès résidera dans la capacité d’EKAGRI à garantir une stricte conditionnalité des paiements tout en établissant une confiance profonde avec les communautés locales. À terme, en captant les financements internationaux du carbone et de la biodiversité, EKAGRI ne se contentera pas de protéger la nature : l’organisation dotera l’Est de la RDC d’un véritable moteur de développement durable, résilient et inclusif.

Pour une réussite de cette approche dans la partie orientale de la RDC, il faut une structuration juridique et institutionnelle : cadre légal adapté, loi sur l’eau adaptée à chaque province (Edits provinciaux). Au-delà de ce cadre, il faut que les armes se taisent pour donner chance aux partenaires qui seraient intéressé par les PSE dans le contexte congolais.

EKAGRI est ouvert à des discussions et appuis pouvant l’aider à mettre cette approche à l’échelle.

Vous pouvez nous écrire à info@ekagri.org

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